Subscribe

Le changement ne se monnaye pas

Ndlt: cet article a été écrit en réponse à celui de Kevin Danaher (cofondateur de Greenfestivals), intitulé “Consommer moins, consommer mieux” dans le cadre d’un débat sur la pertinence et le champ d’action réel de la consommation dite éthique et durable.

Le fait est que cette question – pouvons-nous promouvoir une écologie soutenable en achetant de meilleurs objets? – montre sérieusement l’absurdité de ce genre de discours environnemental. Nous avons besoin d’être clairs : une économie industrielle, et peu importe de quelle manière elle se dit verte, est de façon inhérente insoutenable. Elle est basée sur des ressources non renouvelables et sur l’hyper exploitation des ressources renouvelables. En bref, c’est basé sur le principe de la perte. C’est un peu tard, là, alors que la planète est assassinée, d’avoir à dire ça à des environnementalistes.

Il n’y a jamais eu ici de civilisation soutenable, et la civilisation a été particulièrement désastreuse. La civilisation est aussi inexorablement injuste, car elle est basée sur l’importation des ressources – un mot un peu moins sympathique est vol – des colonies vers le centre de l’empire. Dans le but de voler ces ressources, les peuples indigènes doivent être éloignés de la terre et forcés à entrer dans l’économie de l’argent global. Le fait que des gens ayant bon cœur puissent esquiver cela révèle leur degré d’intériorisation de la logique capitaliste.

Laissez-moi le dire d’une autre façon. Est-ce qu’ « acheter de meilleurs objets aurait stoppé les nazis ? » Est-ce que cela aurait stoppé l’apartheid ? Est-ce que cela aurait stoppé l’esclavage aux États-Unis ? Bien sûr que non. Dans les deux derniers cas ça a été tenté et ça a échoué. Pourquoi ? Parce que la question du rôle du pouvoir comme générateur d’injustice a été esquivée.

Avant de blêmir devant ma comparaison entre le capitalisme et les nazis, regardez-y avec le prisme des 200 espèces qui disparaissent chaque jour, qui disparaitront demain, et après-demain, et après après-demain, dans un holocauste aux proportions inimaginables. Regardez-y avec le prisme des millions d’enfants tués chaque année par les conséquences de ce qu’on appelle la dette que doivent les colonies au centre de l’empire. Regardez-y avec le prisme des indigènes forcés de quitter leurs terres. « Acheter du bon matos » ne règle absolument pas ces problèmes.

Le concept d’ « acheter de meilleurs objets » relève de cette fausse histoire racontant que les choix personnels peuvent mener au changement social. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Je ne cesse de penser à ces phrases de Dom Helder Camara : « Quand je donne de la nourriture aux pauvres, ils m’appellent un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, ils m’appellent un communiste. » Acheter directement au pauvre est sympa, mais ça ne fait rien pour régler leur pauvreté.

Le précepte fondamental des marchés est que les vendeurs essayent de maximiser les prix et que les acheteurs essayent de les minimiser. Et c’est bien et bon de parler de supermarchés écoloverts pour des biens équitables, recyclables, reconditionnés. Mais il y a des raisons pour lesquelles Carrefour et Auchan mettent les commerces locaux hors-circuit. Les économies d’échelle garantissent que Carrefour pourra court-circuiter le petit commerce. Le propriétaire du magasin d’ordinateurs local de ma ville doit avoir un boulot de gardien de prison parce que Carrefour peut vendre des ordinateurs encore moins cher que lui peut les acheter. Le seul moyen pour moi de soutenir le commerce local c’est de dépenser plus. C’est la même chose pour le café, le thé, les t-shirts et ce que vous voulez. Le capitalisme garantit que le commerce équitable reste un créneau de luxe qui ne pourra jamais affecter un changement social à grande échelle.

L’économie globale est essentiellement une économie dirigeante, basée sur la force. Prétendons qu’une communauté est capable d’établir une économie verte à 100% soutenable. Présumons que les gens qui y vivent sont satisfaits de leur train de vie, et ne veulent pas en changer. Donnons-leur un nom. Appelons-les les « Tolowa », ou « Yurok » ou « Dakota ». Ou disons que c’est les « Kayopo », vivant sur les bords de la rivière Xingu. Et maintenant disons que ceux au pouvoir décident qu’ils veulent les terres sur lesquelles (ou plutôt avec lesquelles) cette communauté vit. Que se passe-t-il ensuite ? Est-ce quelqu’un croit vraiment que ceux qui sont au pouvoir ne vont pas détruire la communauté et voler les ressources ? Ce génocide n’appartient pas au passé : les Kayopo sont délogés de leurs terres, là, maintenant, pour laisser la place au barrage du Monte Belo.

Kevin Danaher demande « si vous et moi allons dans un pays pauvre dans le monde, et vous avez la meilleure critique du capitalisme jamais énoncées, et moi j’offre des boulots écolo payés décemment, qui aura le plus d’alliés ? » Cette question est problématique pour un certain nombre de raisons. La première, c’est qu’elle accepte le capitalisme industriel global et l’économie de salaire comme données. La deuxième, et c’est la plus dérangeante, c’est qu’elle esquive le fait que ce qui est soutenable n’est pas déterminé par ce qui a le plus d’amis. Ce qui est soutenable est déterminé par ce qui est physiquement possible. Quelque chose est soutenable si ça aide la planète à devenir plus viable. Que cette personne-là soit votre amie n’est pas pertinent.

Pourquoi ne pas se demander à la place : « Si nous allons dans un pays pauvre, et que j’ai la meilleure critique du capitalisme jamais énoncée, et que je fournis une solidarité tangible avec les efforts organisés des gens pour qu’ils récupèrent leurs terres, que vous offrez des boulots écolos payés décemment, qui aura le plus d’amis ? » La réponse sera : ceux qui ont fourni une solidarité tangible. Ce n’est pas de la théorie. Les Adivasis – un peuple indigène en Inde – ont rejoint en masse les Maoïstes Naxalites non pas parce qu’ils sont maoïstes, mais parce qu’ils sont en train de résister.

Danaher déclare également : « Les gens ont besoin de boulots et de revenus, pas de théories radicales d’intellectuels privilégiés. » Et bien, en fait, non – ils n’ont pas besoin d’un boulot et d’un revenu. Ce dont ils ont besoin c’est de la nourriture, des vêtements et un toit. Ce dont ils ont besoin c’est d’accéder à leur terre. En accédant à leur terre, ils n’ont ni besoin de boulot, ni de revenus. Ce n’est pas de la théorie radicale d’intellectuel privilégié. C’est ce qu’ont toujours dit les peuples indigènes depuis que la culture dominante a commencé à les déposséder.

Il y a des années j’ai demandé à un membre des Tupacaramaristas ce qu’ils voulaient pour le peuple du Pérou. Il m’a dit : « Nous voulons pouvoir faire pousser et distribuer notre propre nourriture. Nous savons déjà comment nous y prendre. Nous avons simplement besoin qu’on nous permette de le faire. » Il n’ a pas mentionné les boulots écolos.

Ce que les gens des colonies veulent, ce n’est pas avoir un boulot servant l’élite globale. Ce qu’ils veulent c’est qu’on les laisse tranquilles, et ce qu’ils veulent de ceux d’entre nous qui se proclament révolutionnaires, c’est qu’on force les empires à se retirer de leur territoire. Nous n’avons pas besoin de perpétrer le fardeau de l’Homme Blanc en utilisant notre propre privilège pour rehausser plus ou moins le train de vie des frères et sœurs qui auront la chance de vivre à peu près comme nous. Voici le nouveau fardeau réel, moralement et écologiquement responsable d’être un homme blanc : réparer les dommages causés par la culture dominante et détruire l’habilité des riches à voler les pauvres en premier lieu.


Traduction: derrickjensenfr.blogspot.ca

Filed in Français
No Responses — Written on August 22nd — Filed in Français

Comments are closed.